بسم الله الرحمن الرحيم
Les Turuq fonctionnent globalement toutes sur le même modèle, et finissent par connaître les mêmes dérives, invariablement ; et le décalage entre le discours et les faits est saisissant — et on ne peut pas ne pas le voir à moins d’être sous emprise : car on est bien obligé de parler d’emprise, et de dérive sectaire — même si on n’est pas dans le cadre de la secte à proprement parler ; disons qu’on flirte avec la ligne rouge sans vraiment la dépasser.
En effet, le discours est vendeur d’amour et d’excellence du comportement ; mais il suffit d’observer le comportement des disciples, de gratter le vernis de fausse bienséance (plus ou moins épais d’une Tariqa à l’autre) pour constater qu’on est bien loin de l’idéal de l’Ihsan ; et comme les disciples sont à l’image de leur Shaykh, cela nous informe de la personnalité de ce dernier, de la qualité de son enseignement, et de son mode de fonctionnement.
On ne remet pas ici en cause la science des Shuyukh, qui dans la plupart des cas est réelle ; mais entre la science et le Maqam réel, il existe souvent un décalage : ainsi, un maître rodé aux subtilités du cheminement spirituel et à la science du Tasawwuf, s’il jouit généralement d’un degré conséquent, est lui-même en cours de cheminement la plupart du temps et n’est pas nécessairement réalisé ; les plus honnêtes en conviennent volontiers, mais les autres préfèrent entretenir l’illusion d’une réalisation parfaite en ce qui les concerne, pour entretenir leur prestige et leur notoriété ; car ils se trouvent quasi systématiquement pris au piège du mythe qu’on tisse autour de leur personne, et ne peuvent ou ne veulent pas décevoir : en effet, leurs disciples ne peuvent s’empêcher de les voir comme « les pôles de leur temps » — et nous avons déjà abordé cet abus.
C’est qu’il se tisse autour de ces maîtres — et là est le nœud du problème — une structure, une organisation, une hiérarchie qui s’empare d’eux, les prenant d’une certaine manière en otage ; et tout cet encadrement va s’empresser de « vendre » le Shaykh dans une espèce d’escalade commerciale avec une logique de volume : on fait un maximum de bruit pour avoir un maximum de disciples, pris qu’on est dans une espèce de compétition visant à faire de son « produit » le meilleur et le plus performant : ainsi vise-t-on, en termes de disciples, la quantité plutôt que la qualité — et on perd forcément en chemin l’objectif qui est de mener tous ces gens à ALLAH ﷻ : il y a eu une déviation de l’intention, et le Shaykh, dans cette frénésie commerciale, ne peut plus exercer sereinement sa fonction de guide spirituel — car il ne peut tout simplement pas éduquer tous ces gens, leur prodiguer l’accompagnement individuel dont ils ont besoin.
Ainsi, le Shaykh se trouve emporté par cette vague, et force est de constater que, la plupart du temps, il finit par s’accommoder de tout ce bruit qui est fait autour de lui, de cette notoriété, et du mythe qu’on fabrique autour de sa personne et qui consiste à en faire une idole, un gourou, un veau d’or propre à satisfaire le besoin primaire d’adoration des gens.
Et même, il se prend au jeu et ne reste pas insensible à l’adoration de ses disciples : il commence insidieusement à « choper le melon », à prendre de haut les disciples (divinisé qu’il est), et s’entoure d’une petite garde prétorienne de son choix en laissant les autres en plan — c’est-à-dire sans leur accorder d’attention.
Il choisit donc les gens qui l’entourent, et comme on ne prête qu’aux riches, on constate qu’il s’agit souvent de gens d’un certain niveau social avec une certaine surface financière, comme des médecins ou des ingénieurs, qui lui font profiter de leurs moyens : il est plus agréable (et plus flatteur) d’être invité dans la villa d’un chirurgien qui vient vous chercher à l’aéroport en Mercedes, plutôt que dans le T3 de cité de l’ouvrier qui vient vous chercher en Twingo.
Ensuite, son travail se limite à un rôle de figuration, et il passe son temps, comme une rock star en tournée perpétuelle, à enchaîner les assises un peu partout dans le monde — mais sans intimité avec les disciples ; or, cette intimité est nécessaire au lien sur lequel va se développer tout le cheminement.
Car il existe toujours, entre le Shaykh et les disciples, cet encadrement qui contrôle la relation entre lui et eux, qui restreint l’accès au maître, et qui s’approprie arbitrairement le Shaykh, faisant de la plupart des Turuq des systèmes totalitaires d’inspiration sectaire.
Et quand le Shaykh arrive à la limite de ce qu’il peut supporter, il argue de sa vie privée, de son travail, de sa famille — ce que ne fait pas, bien évidemment, un maître réalisé qui est dans la servitude totale, la ʿUbudiyya : car le vrai maître réalisé est celui qui, de chez lui, reste directement accessible à tout disciple sincère, sans faire de bruit autour de sa personne, et qui refuse tout encadrement intermédiaire susceptible de faire obstacle entre lui et les disciples ; et qui se limite dans le nombre de disciples, choisissant les plus sincères quitte à les mettre à l’épreuve, afin de leur prodiguer un accompagnement digne de ce nom.





