بسم الله الرحمن الرحيم
On a déjà établi que les attachements se font, dans le cœur, au niveau de la variable Nafs : certains de ces attachements, de l’ordre de l’inné, sont préétablis, relevant de la Fitra ; d’autres, de l’ordre de l’acquis, se développent de manière aléatoire au gré des expériences sensibles, relevant de la « seconde nature ».
Dans l’absolu, certes, tout est prédestiné, et tous les attachements que pourra avoir le serviteur sont d’ores et déjà inscrits dans son cœur (au niveau de la variable Nafs, donc) comme autant d’options, pour certaines pré-cochées (qui le resteront, ou seront finalement décochées), pour d’autres à cocher (qui seront cochées en cours de route, ou resteront décochées) — et on parle d’options, car les attachements relèvent bien de choix et d’intentions qui en déterminent l’inscription effective, l’écriture finale dans le cœur : ainsi, l’amour des parents est d’office inscrit dans le cœur comme « option cochée » (comme toutes les options Halal « recommandées par Le Constructeur »), même si le serviteur peut être amené à décocher cette option et à laisser la case vide — car c’est bien lui qui décide, en vertu de son libre arbitre ; inversement, une multitude d’autres options sont inscrites, mais non cochées et grisées, et c’est le serviteur qui viendra cocher (ou pas) ces options (dont on a bien compris qu’elles n’étaient pas spécialement « recommandées par Le Constructeur » pour n’être pas pré-cochées, et qu’elles pouvaient même coûter très cher, tant à la souscription qu’en termes de conséquences) au fur et à mesure de son expérimentation du monde sensible : et c’est ainsi qu’on en vient à cocher (ou pas) les cases d’un certain nombre de passions présentes dans le cœur à la manière d’un catalogue, après en avoir éprouvé les objets — et un regard suffit à valider une passion : je vois la photo d’une hypercar dans un magasine, ça me fait rêver, et je deviens passionné de voitures ; on me donne une petite responsabilité, je tire une jouissance à être un décideur et à diriger les autres, et la passion du pouvoir me gagne ; je touche une petite somme qui me fait tourner la tête, je veux renouveler cette expérience et amasser toujours plus de gains, et la passion de l’argent m’emporte ; mais on peut tout aussi bien voir et éprouver ces choses en gardant la tête froide, sans que leur expérimentation n’entraîne la passion, n’en valide l’option présente dans le cœur, n’en coche la case — et on comprend, avec le recul, que cette expérimentation était pure épreuve d’ALLAH ﷻ.
L’amour des parents, donc, et des membres de la famille en général (animaux domestiques inclus), fait partie des options présélectionnés comme étant Halal (valides, normales, relevant de la Fitra) — pourvu que l’intention ne vienne pas les dénaturer et transformer en passions, et nous reviendrons plus loin sur les pendants Haram des attachements Halal ; il rentre lui-même dans l’attachement aux proches, qui inclut les amis, les voisins (qui ont un statut particulier en islam), les collègues de travail, les compatriotes dans certains contextes précis (compétition sportive, expatriation)… ; l’attachement aux proches a sa place déterminée au niveau de Nafs, et il va augmenter au fur et à mesure que celle-ci va s’élever dans les degrés de la lumière : soit c’est l’élévation qui l’accroît, soit c’est son accroissement qui entraîne l’élévation — mais la corrélation est certaine.
Mais parmi tous les attachements Halal, le plus élevé est bien évidemment l’amour d’ALLAH ﷻ (puis, pour ALLAH ﷻ, des prophètes, des saints, des frères et sœurs en religion, de La Religion d’ALLAH ﷻ…) qui, lorsqu’il est actif, correspond, aux plus hauts degrés de l’âme (An-Nafsu Al-Kamîla, An-Nafsu Al-Mardiyya, An-Nafsu Ar-Radiyya, An-Nafsu Al-Mutma’inna) — et on peut dire ici que l’amour des parents, un peu à part, se situe extrêmement haut, entre l’amour des saints et l’amour des prophètes.
Tout cet amour licite (des proches, des prophètes…) agit un peu à la manière d’un ballon à l’hélium, qui va élever Nafs — et si l’élévation précède cet amour (par La Volonté d’ALLAH ﷻ), il va augmenter en conséquence1 : c’est ainsi qu’un serviteur qu’ALLAH ﷻ élève d’un coup en degrés en lui mettant la foi dans le cœur, va voir se développer spontanément l’amour de ses parents, des prophètes, des saints… — et on en profite pour préciser que l’amour d’un prophète suffit à englober l’amour de tous les prophètes, le meilleur étant bien sûr l’amour de Sayyidina Muhammad ﷺ : non pas que Muhammad ﷺ soit intrinsèquement supérieur (« nous ne faisons aucune distinction entre Ses Messagers ») mais, comme sceau des prophètes, il est la synthèse et l’aboutissement de la prophétie et des prophètes — et porter son attention sur lui n’est que pure question de chronologie, car on ne fait alors que se conformer à l’ordre de la prophétie ; mais il va de soi que — dans l’absolu et s’il n’est pas exclusif des autres prophètes — l’amour sincère porté à Jésus, ou à Moïse, ou à Abraham (la Paix soit sur eux tous), est tout aussi valable que l’amour porté à Muhammad ﷺ2.
Si l’on devait schématiser ces attachements Halal, on se représenterait Nafs, mentalement, comme une silhouette humaine, et ces attachements seraient en-haut, à la tête, au contact du ciel ; en revanche, les attachements Haram et les passions se situeraient en-bas, au niveau des pieds, au contact du sol, de la terre, de la matière ; et tout comme l’amour Halal agit comme un ballon gonflé à l’hélium, l’amour Haram agit comme une paire de semelles de plomb, qui empèsent et font chuter l’âme au plus bas niveau (An-Nafsu Al-Ammara Bi As-Su’i), et la maintiennent au ras des pâquerettes : soit ce sont ces passions qui entraînent la chute, soit la chute préalablement décrétée par ALLAH ﷻ finira par les développer — alors elles feront leur œuvre de fixation, de scellement au plus bas niveau : il suffit qu’on se retrouve bloqué dans un bouge pour finir par prendre goût à son ambiance glauque — à l’alcool, au tabac, à la musique, aux prostituées… ; tout comme il suffit qu’on ait pris goût à ces choses pour « bloquer » à l’endroit où elles se trouvent regroupées.
Il faut savoir que, par une symétrie parfaite, tout attachement Halal a son équivalent Haram, son pendant — et ça n’est pas du tout le même qui aurait muté, mais un autre, totalement différent : ainsi, l’amour normal du conjoint (ou des enfants), s’il vient à se transformer en passion (entraînant, entre autres, jalousie ou orgueil), verra se décocher la case correspondante au niveau des attachements Halal, et se cocher à la place la case correspondante (qui se trouve juste en face si l’on se figure qu’il y a deux colonnes : une des attachements Halal, et une des attachements Haram) au niveau de l’amour Haram ; c’est ainsi que la case de l’amour normal des enfants qu’on aime sans les adorer, qu’on veut éduquer dans la foi et le bon comportement sans la moindre concession, ne correspond pas du tout à la case de la passion des enfants qu’on vénère, qu’on idolâtre, dont on fait des démons gâtés et mal éduqués — et les deux cases ne peuvent pas être cochées simultanément : soit on aime ses enfants pour ALLAH ﷻ, soit on les idolâtre — et là réside notamment, pour les parents, le gros de l’épreuve des enfants ; de même, soit on idolâtre son conjoint en lui vouant une passion délirante, soit on l’aime pour ALLAH ﷻ dans le respect de Shariʿa ; soit on est attaché à ses parents, avec cynisme, pour les seuls avantages qu’ils procurent (argent, pouvoir…), soit on les aime et respecte pour ALLAH ﷻ, en prenant soin d’eux conformément aux prescriptions coraniques, de manière totalement désintéressée ; soit on est nationaliste, dans l’exclusion des autres car le nationalisme est exclusif, soit on est légitimement attaché à sa terre, sa langue, son ethnie, mais avec une inclination vers les autres dans une intention d’échange et de partage (« Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous rencontriez »).
On précise ici que la détestation pour ALLAH ﷻ se situe sur le même plan que l’amour Halal : rejeter les comportements illicites, au regard de Shariʿa, de ses enfants, de son conjoint, ou de tout autre (quitte à poser une saine distance avec ces gens), rentre dans cette catégorie des bons attachements — mais là encore, les parents ont un statut particulier : car si on doit leur désobéir quand ils ordonnent le blâmable, on se doit malgré tout d’entretenir avec eux, dans la bienveillance, une relation de service constante et dépassionnée, sans distendre les liens, en s’efforçant de considérer leurs éventuels comportements illicites avec pitié et miséricorde, et en invoquant pour eux Le Pardon et La Guidance d’ALLAH ﷻ.
1 Certes, cet amour Halal s’inscrit dans la Fitra et est donc inné ; mais, même s’il ne disparaît pas complètement, il s’altère d’autant plus fortement que rapidement avec le développement de l’ego, inévitable avec la nécessaire chute de Nafs au degré le plus bas ; il conviendra donc de le restaurer : alors soit le serviteur, avec la maturité et la sagesse, reviendra spontanément vers les amours licites (religion, prophète de prédilection, parents…) — ce qui aura pour effet de le rapprocher d’ALLAH ﷻ (dans ce cas les amours licites précèdent et stimulent l’élévation spirituelle) ; soit ALLAH ﷻ élèvera le serviteur — ce qui aura pour effet de raviver en lui les amours licites (dans ce cas l’élévation spirituelle précède et augmente les sain(t)es amours).
2 De toutes façons, on ne choisit pas vraiment sa tradition et son prophète de prédilection, vu que c’est ALLAH ﷻ Qui guide et oriente ; mais sachant le rôle déterminant de Jésus à la fin des temps (Akhir Az-Zamân), et de Muhammad ﷺ comme intercesseur, on ne peut tout simplement pas faire l’impasse sur ces deux-là, en privilégiant exclusivement Moïse, ou Abraham, ou David… ; ce qui ne signifie pas pour autant qu’on doit privilégier exclusivement Jésus comme les chrétiens le font, ou Muhammad ﷺ comme les musulmans sont tentés — plus ou moins consciemment — de le faire.





