بسم الله الرحمن الرحيم
La religion est normalement une affaire entre ALLAH ﷻ et Son Serviteur : une affaire intime, personnelle, exclusive — et personne n’a à y entrer, à s’immiscer dedans, si ce n’est Sayyidina Muhammad ﷺ (qui est le connecteur, l’intermédiaire entre ALLAH ﷻ et le croyant), ou tout autre prophète, d’essence muhammadienne (car les 124 000 prophètes sont nécessairement d’essence muhammadienne — et en la matière, nous nous référons au Hadith dit « de Jâbir »).
Toute autre personne qu’un prophète authentique est parfaitement illégitime à se mêler de cette relation — non seulement en termes de spiritualité, mais encore en termes d’autorité, de hiérarchie ; car seuls les prophètes peuvent (et doivent) rassembler une communauté derrière eux, sur laquelle ils ont, de Droit Divin, une autorité indiscutable : ils ont vocation à ordonner (comprendre : à mettre de l’ordre dans les affaires des hommes par rapport à La Volonté d’ALLAH ﷻ), et à diriger (comprendre : à être suivis dans La Bonne Direction).
Certes, de nos jours, il n’y a plus de prophètes vivants car la prophétie est scellée avec Muhammad ﷺ, mais il reste Les Gens d’ALLAH ﷻ (les saints — les Awliya…), qui sont censés donner l’orientation, indiquer la voie droite — mais à titre de conseil : comme héritiers spirituels des prophètes, ils sont des rappeleurs, des avertisseurs, mais en aucun cas des dominateurs ou des tyrans1 ; la politesse envers ALLAH ﷻ implique bien sûr qu’on écoute Ses Alliés et qu’on suive leurs recommandations — mais hors de tout cadre hiérarchique, sans lien de subordination dans la relation ; car ils ne sont rien de plus que des consultants, et n’ont pas sur la communauté religieuse cette autorité sociale, politique et militaire qu’ont les prophètes : ils n’ont pas hérité de ce lead, et ne doivent pas, par conséquent, se comporter comme, ou être pris pour chefs.
Et il est inutile de préciser ici qu’ils ne doivent pas davantage être pris pour idoles.
Or, la seconde nature de l’homme (et on ne parle pas de sa prime nature, de sa Fitra) est telle qu’il ne peut s’empêcher d’imposer ou de soumettre sa Nafs à d’autres hommes : il a ce besoin de dominer ou d’être dominé — et s’il n’est pas un dominateur, il est forcément un soumis2.
Or, Le Seul Dominateur Légitime, c’est ALLAH ﷻ, et La Seule Règle, c’est Sa Loi ; et Ses Représentants d’hier et d’aujourd’hui (prophètes et saints) ne sont là que pour la transmettre, la rappeler, l’expliquer, l’enseigner, informer de ses changements et modifications quand ALLAH ﷻ la met à jour — mais plutôt comme des juristes ou des comptables qui conseillent leurs clients ; pas comme des tyrans qui cherchent à l’imposer de force à tout le monde, ou qui s’en servent comme prétexte pour imposer leur personne, leur propre vision des choses, dicter leur interprétation personnelle de la Loi ; et même les prophètes, avec leur surplus d’autorité que n’ont pas les Awliya, ne peuvent outrepasser le cadre du libre arbitre des gens et de leur acceptation éclairée : s’ils sont fondés à engager les croyants jusque dans la voie extrême du sacrifice ultime — du martyre — en les entraînant dans la guerre (ce que ne sont pas fondés à faire les Awliya3 — et encore moins d’obscurs prédicateurs de banlieue), ils ne peuvent le faire contre leur volonté et sans leur consentement.
Hélas, toutes les religions, en ce qu’elles font interagir des hommes, tombent sous le coup de cette seconde nature ; et immanquablement, certains viennent se poser en leaders, d’autres en suiveurs — et c’est ainsi qu’une relation d’autorité illégitime vient parasiter la relation intime entre ALLAH ﷻ et Son Serviteur, en ce qu’elle interpose un voire plusieurs tyrans.
Car il s’agit bien d’autorité abusive — celle d’un homme d’abord, puis de toute une hiérarchie élaborée : comme la nature a horreur du vide, certains ne manquent pas de voir (si ce n’est de créer) des espaces entre le grand chef et la masse des fidèles, et s’empressent, avec zèle et opportunisme, de venir combler ces trous de leurs egos en alerte : et c’est ainsi qu’apparaissent les petits chefs par quoi se font les organisations pyramidales, les systèmes de domination, et qu’on met en coupe réglée les religions ; et que les enjeux de pouvoir les plus malsains viennent gangrener et dénaturer ce qui ne doit être qu’une orientation commune vers ALLAH ﷻ, selon Ses Propres Règles : car, étymologiquement, « religion » signifie « rassembler », « relier », « réunifier » — pas « diviser » (pour mieux régner).
Et même Ses Règles, certains, même s’ils ne sont pas mus par une ambition personnelle dévorante mais par un fanatisme qui relève de la seule passion, ne peuvent s’empêcher de chercher à Les imposer aux autres à leur manière, en usant de rétorsion, de menace, voire de terreur, outrepassant leurs droits : car rappeler La Loi, c’est bien ; mais l’imposer, c’est dénier le libre choix voulu par ALLAH ﷻ pour Ses Serviteurs — et c’est ainsi que les tyrans zélés, qui prétendent parler en Son Nom, ne font que LUI désobéir.
L’affaire religieuse ne doit pas être, en soi, une affaire de pouvoir exogène : endogène, elle doit irradier les hommes et la société de l’intérieur, se diffuser du plus profond des cœurs : le gouverneur, ou le juge, ne doivent pas exercer juste parce qu’ils sont religieux, parce qu’ils ont le costume ou l’apparence de la foi, c’est la foi réelle qui doit gouverner et juger du plus profond des cœurs4 ; ainsi, il n’est pas nécessaire de nommer des religieux comme juges ou gouverneurs, si les religieux remplissent pleinement, en amont, leur fonction d’éduquer ou de conseiller — non seulement ceux qui gouverneront et jugeront, mais encore ceux qui seront gouvernés et jugés : à chacun sa fonction — et celle du religieux est de prendre du recul et de la hauteur par rapport aux affaires mondaines.
On renvoie à l’exemple de Sayyidina ʿAli qui, dans l’affaire du sabre du Prophète ﷺ, bien que Khalif, avait humblement demandé l’arbitrage du juge dont c’était la fonction, plutôt que d’imposer son autorité pour régler l’affaire à son avantage comme il aurait pu le faire : en l’occurrence, il s’était refusé, en tant que plus haute personnalité de la Umma, à faire preuve d’une autorité excessive, intrusive : au Khalif les hautes affaires du Khalif, mais au juge dont c’est la charge l’autorité du jugement ; et surtout il a préféré, dans le cadre d’une affaire personnelle, remettre le jugement à un tiers dont c’était le métier plutôt qu’à son ego — tout Khalif qu’il fût.
Mais n’est pas Sayyidina ʿAli qui veut, et c’est ce haut degré des quatre Califes bien guidés qui a fait du Califat original une séquence exceptionnelle marquée du Sceau de La Bénédiction Divine — quand tous les califats et régimes politiques qui ont suivi n’étaient plus qu’affaires d’hommes mus par des enjeux de pouvoir très terre à terre ; à c’est à partir de là, surtout, que la religion, bien établie par le Califat véridique, est passée d’une affaire collective à une affaire personnelle, à une pure affaire de spiritualité individuelle ; est vraiment rentrée dans la maturité, dans l’âge de raison, affranchie de toute tutelle humaine et visant dorénavant la seule élévation spirituelle des croyants, en totale autonomie : car le temps était venu, pour eux, de ne plus compter sur des gouverneurs désormais motivés par des intérêts personnels — et même de faire malgré eux.
C’est qu’ALLAH ﷻ ne voulait plus, justement, que s’interposât entre eux et LUI le moindre intermédiaire — et c’est bien pour cette raison qu’Il a scellé la prophétie : tout au plus maintenait-Il, par les Awliya, une forme d’assistance permanente — mais à titre de pur conseil : Il estimait qu’était venu, pour les croyants, le temps de la sincérité Al-Ikhlâs — c’est-à-dire de ne plus être pris par la main pour cheminer vers LUI : Il avait fourni tous les outils — dont une religion parachevée et complète — et les croyants ne devaient plus se laisser à la facilité de suivre comme des moutons un chef vivant ; c’était désormais leur seul libre arbitre, leur seule volonté, leur seul effort personnel, qui devaient les pousser à s’élever vers LUI — et non seulement tous les leaders qui fleuriraient désormais autour d’eux ne seraient plus des envoyés de Sa Part pour les guider, mais encore ils constitueraient pour eux autant d’épreuves ; car soit les croyants seraient tentés de les suivre, soient ils auraient à subir leur joug.
Et c’est ainsi qu’ont émergé les tyrans de la religion.
1 Les prophètes ne le sont pas davantage : s’ils ont cette attribution d’autorité sociale, politique, militaire (et bien évidemment spirituelle) que n’ont pas les Awliya (s’ils l’avaient ils seraient eux-mêmes des prophètes), qui fait qu’ils sont naturellement gouverneurs, qu’ils ont de facto le statut d’Amîr Al-Mu’minîn, ça reste sur la base du seul libre arbitre de leurs suiveurs, qui demeurent libres de les suivre ou pas, de les quitter ou pas ; ils n’ont aucunement le pouvoir d’imposer cette autorité, de la forcer, de l’appliquer ou faire appliquer par la coercition.
2 Et cela crée inévitablement du conflit et de la Fitna : les dominateurs rentrent en concurrence les uns avec les autres, leurs suiveurs respectifs s’affrontent bien logiquement — et en plus, les suiveurs d’un même dominateur s’écharpent dans des rivalités internes, des luttes d’influence où s’entremêlent jalousie et orgueil ; bref, on trouve là la source de tous les conflits dans le monde, car les dominateurs qui outrepassent leurs prérogatives, pris par l’hubris, finissent par se mêler des Affaires d’ALLAH ﷻ et à vouloir gérer le monde, à vouloir le mettre en coupe réglée en imposant leurs desiderata, suivis en cela par leurs fidèles qui veulent briller à leurs yeux et font du zèle.
3 Sauf dans certains contextes particuliers qui relèvent plus de la parenthèse historique que de la règle générale — et on pense à l’Émir Abdelkader au 19ème siècle.
4 L’aspect formel de la religion ne doit pas s’imposer — mais la foi : on ne veut pas de la religion pour la religion, de chefs religieux parce qu’ils sont religieux ; la religion et les religieux ne doivent pas se substituer à L’Autorité d’ALLAH ﷻ dans les cœurs — bien au contraire : c’est L’autorité d’ALLAH ﷻ Qui doit déborder des cœurs, sans discrimination d’habit ou de titre — car à ce compte-là il suffirait d’endosser l’habit religieux pour prendre un raccourci vers le pouvoir, sans nécessairement avoir la foi ; la foi réelle doit précéder l’apparence de foi, le croyant doit précéder le religieux — car non seulement le religieux ne suffit pas, mais encore il n’est le plus souvent qu’un leurre, un change qui ne fait que masquer une soif de pouvoir et de reconnaissance.





