بسم الله الرحمن الرحيم
Le phénomène de l’extinction dans l’éducation spirituelle (Al-Fana) est beaucoup plus subtil et profond que l’interprétation littérale qu’on veut bien en faire — à tel point qu’un vrai disciple ne se rend même pas compte qu’il est éteint dans son maître, convaincu qu’il est (à juste titre) d’être pleinement responsable de ses actes et de des choix1 ; ainsi, l’extinction, ça n’est pas accepter en conscience de s’en remettre à un tiers — à un maître, à un Shaykh : cesser délibérément de réfléchir, de prendre des décisions, de faire des choix, d’exercer son libre arbitre en se disant que le Shaykh fera tout cela à notre place ; ça, c’est de la paresse intellectuelle, une pure facilité qui finit par tourner à l’abrutissement : c’est ainsi que j’ai vu des gens s’en remettre à la seule décision du Shaykh pour savoir s’ils devaient accepter un emploi, épouser une personne, ou même aller aux toilettes ; et le Shaykh qui accepte ces comportements n’est plus un Shaykh qui donne les clés d’une décision personnelle éclairée, mais un gourou qui se complaît dans l’emprise qu’il a sur des disciples et le pouvoir qui en découle — et force est de constater que ces Shuyukh, hélas, sont légion.
En fait, le véritable éteint dans le Shaykh est celui qui l’a tellement écouté qu’il s’est imprégné de son système de pensée, mais tout en conservant son libre arbitre qui a validé ce système de pensée qui a touché quelque chose de profondément inscrit dans son cœur : ainsi, s’il est amené à prendre une décision, il n’a pas besoin d’aller voir le Shaykh pour lui demander quoi faire, car inconsciemment il a intégré son mode de pensée, et il prendra spontanément la même décision que lui — et tout sera ainsi, à l’avenant : dans le cadre d’un Ijtihad, il produira son propre effort, mais en utilisant le logiciel de son maître qu’il aura intégré.
Ça revient à agir et penser comme ces éducateurs originels que sont les parents : on s’est tellement imprégné de leur vision des choses en grandissant à leurs côtés, de leurs façons de faire, qu’on les a adoptés par mimétisme — et inconsciemment on fonctionnera comme eux sans avoir besoin de les consulter et même après leur mort ; car on s’est éteint en eux, tout simplement ; et la construction de la personnalité se fait ainsi, par l’addition de toutes ces influences auxquels le cœur adhère inconsciemment — car on peut s’éteindre dans plusieurs maîtres : parents, enseignants, éducateurs spirituels, moniteurs sportifs, écrivains et artistes dont on est un consommateur assidu…
Et toute cette construction se fait sans l’abdication du libre arbitre, qui non seulement permet de la valider, mais encore de générer des avis contradictoires et de faire évoluer ce capital, cette somme d’enseignements qui, prise comme référence, est loin d’être figée.
Cette notion de liberté est capitale dans le phénomène de l’extinction, car elle permet de le distinguer du processus d’emprise tyrannique et totalitaire mis en place par les gourous et les tyrans ; et le vrai maître, qu’il s’agisse des parents, du Shaykh, ou de tout autre éducateur influent, est celui qui accepte la liberté de la contradiction quand le gourou ne l’accepte pas.
Et non seulement la contradiction est possible, mais encore l’adhésion est naturelle, sans qu’il soit besoin d’appeler à un consentement conscientisé ; et tout cela, toute cette construction de l’esprit sur la base d’autres (auxquels on adhère intégralement ou auxquels on apporte des nuances personnelles) ne peut se faire qu’en totale confiance et dans l’affection : car toute implication de l’esprit qui se fait sous la contrainte et la menace, ou qui implique de d’abdiquer le libre arbitre en conscience, est en réalité une destruction — car la contradiction n’est pas possible, et l’esprit qui n’a plus sa faculté d’analyse et de critique se bride, s’atrophie comme un corps enchaîné.
L’extinction en ALLAH ﷻ relève du même procédé : c’est à force de se rapprocher de LUI et de grandir dans Sa Présence qu’on finit peu à peu par s’imprégner de Sa Vision, de Sa Pensée, de Sa Volonté conformément au Hadith Qudsi — mais cela ne peut se faire que librement et naturellement (avec son libre arbitre qu’on n’aliène pas), profondément (avec le cœur), et certainement pas superficiellement (consciemment avec le cerveau et formellement dans les seuls actes)2 ; et c’est la raison pour laquelle s’éteindre en un éteint en ALLAH ﷻ permet de gagner un temps précieux, car cela revient à s’éteindre en Sayyidina Muhammad ﷺ qui est l’éteint en ALLAH ﷻ par excellence.
Mais cela ne consiste certainement pas à se reposer entièrement et en conscience sur son Shaykh sans fournir le moindre effort, en se disant qu’il suffit simplement de cesser de réfléchir et d’obéir bêtement : au contraire, il faut plus que jamais réfléchir pour assimiler son mode de pensée, le valider, et en faire sa référence3 — quitte à y apporter sa touche « personnelle » en fonction de sa propre connexion à ALLAH ﷻ : car chacun a son secret (Sirr) avec ALLAH ﷻ, et détient de LUI, en exclusivité, une chose que même son maître n’a pas ; et ce dépôt ne peut être atteint sous la contrainte, sous l’assujettissement à un tiers, car l’esprit doit rester libre de s’envoler vers son créateur.
1 Comme il dispose pleinement de son libre arbitre tout en étant imprégné du mode de pensée de son maître, auquel il adhère naturellement et spontanément avec la faculté souveraine de le remettre en question et de s’en écarter, il ne se situe pas dans un contexte d’acceptation formelle consciemment contractée (comme on accepte la hiérarchie d’une entreprise ou de l’armée quand on s‘engage), mais dans dans un contexte de référence naturelle à une source initiale, qui est son point de repère duquel il peut aussi bien se rapprocher que s’écarter selon les circonstances.
2 Certes, la soumission consciente du corps peut être un préalable à une adhésion en profondeur du cœur, à une extinction inconsciente — mais alors elle ne doit pas être « sèche » : si elle est le fait d’un gourou qui parvient à faire agir des gens dans son intérêt par le biais de la manipulation et du mensonge, en promettant des contreparties matérielles, ça ne durera qu’un temps si cette adhésion formelle qu’il a reçue ne se double pas d’un travail spirituel qui, jouant sur des ressorts affectifs archaïques, entraînera l’adhésion inconsciente du cœur ; de la même manière, l’adhésion consciente à la hiérarchie militaire ne peut être pérenne si, s’appuyant sur le seul attrait de la solde, elle ne joue pas sur des ressorts affectifs intimes (comme le sentiment patriotique) qui entraîneront l’extinction dans la hiérarchie et la chaîne de commandement — et les gens de la Légion Étrangère, particulièrement conditionnés à l’esprit de corps et à la cohésion, sont ainsi touchés, éteints via des sentiments grégaires relevant de l’inconscient, et c’est ainsi qu’ils sont prêts à mourir pour la Légion ; si la soumission du corps se fait dans un cadre religieux, soit au moyen des seules adorations, soit par l’intermédiaire d’une autorité religieuse prise comme maître, elle ne permettra pas d’atteindre la foi et l’extinction en ALLAH ﷻ si elle ne vient pas faire appel à la connaissance intime du Divin profondément enfouie dans les replis et sous les voiles de l’inconscient — et un maître ne peut renvoyer à cette connaissance que par l’exemple qu’il propose de sa propre relation à son Créateur, et il ne peut y avoir de consentement à l’exemple, validé par le libre arbitre, que dans la douceur et l’affection, pas dans le cadre d’un deal ou d’un ordre formel ; ce qui nous fait dire qu’un serviteur qui décide de se soumettre juste en conscience à la religion a moins de chances de parvenir à la foi qu’un serviteur qui a pour modèle un maître qu’il aime et dont il s’imprègne inconsciemment ; de même qu’un serviteur qui se soumet en conscience à un maître en lui obéissant bêtement comme à un adjudant a moins de chances de parvenir à la foi qu’un serviteur qui s’imprègne inconsciemment de son maître par amour et confiance ; et le paradoxe de tout cela est que la soumission consciente entraîne une abdication volontaire du libre arbitre, quand l’adhésion inconsciente qu’est l’extinction préserve le libre arbitre qui permet justement de la valider secondairement, et même de la nuancer : la vraie liberté est naturelle et inconsciente, quand l’asservissement est conscient et délibéré
— comme le refus de retourner à ALLAH ﷻ, qui n’est en réalité qu’asservissement en conscience au monde matériel.
3 Il faut bien distinguer la soumission consciente (formelle, matérielle) de l’adhésion inconsciente (spirituelle) qui constitue la vraie extinction : car paradoxalement, c’est en exerçant son esprit critique et de contradiction, et en se sentant libre de ses choix, qu’on adhère le plus étroitement et le plus profondément à un système de pensée ; celui qui se soumet en conscience, par acceptation formelle (par le corps), sans réfléchir, sans convoquer son esprit critique, ne fait que se soumettre en surface ; mais cela crée un conflit interne entre son son corps soumis seul à ce maître, et son esprit critique (en réalité son Jinni) qu’il n’a pas pris le temps d’interroger, et qui finit toujours, tôt ou tard, par manifester son désaccord plus ou moins sourdement : un peu comme un époux qui décide sans consulter son épouse de prendre un patron dont le choix va engager profondément le couple : mutation, déménagement, horaires décalés, déplacements… ; l’épouse va subir un temps sans rien dire, mais arrivera nécessairement un moment où se produira une rupture ; alors que si son mari avait pris la peine de la consulter avant, la décision aurait été conjointe et elle aurait naturellement accepté les inconvénients de son choix : autrement dit, son inconscient jinnique qu’est son épouse serait d’accord depuis le début, et il n’y aurait pas de conflit interne ; ainsi, le corps adamique qui est dépositaire du Ruh et doit naturellement incliner vers ALLAH ﷻ, peut parfaitement se fourvoyer dans des choix douteux relevant du mal, influencé par le Shayt ; et c’est sa relation à son conjoint Jinni, dans le cadre du couple Nafs, qui sera déterminante : soit le Jinni validera ce mauvais choix conformément à sa tendance iblisienne à la rébellion ; soit, orienté vers Ruh et touché par La Grâce, il entrera en désaccord et provoquera un conflit existentiel qui verra l’un des deux céder à terme.





