بسم الله الرحمن الرحيم
On a tendance à penser, spontanément, que la conscience est une et exclusive ; il n’en est rien : l’homme étant une créature complexe, à plusieurs composantes, ce sont plusieurs états de conscience — comme plusieurs voix — qui s’imposent à lui.
Déjà, qu’est-ce que la conscience ?
Selon le sens commun, c’est la perception claire de la réalité commune : de soi-même, des autres, de son environnement, du temps, des effets des événements et des conséquences des actes, du vrai et du faux, du bien et du mal… C’est la lucidité que donne ALLAH ﷻ des choses — mais qui se décline en plusieurs degrés : il peut s’agir d’une lucidité basique, superficielle, limitée aux sensations (donc au seul monde sensible — visible, intelligible — tel qu’on l’appréhende normalement) ; ou d’une lucidité très élevée correspondant à la perception claire de Sa Présence ; ou encore d’une lucidité voilée, altérée, qui peut correspondre à la folie ou à la débilité.
Le Tasawwuf, lui, plus synthétique, résume l’affaire à la conscience séparative (Farq) et à la conscience unitive (Jamʿ) ; autrement dit : soit on a une conscience éclatée des choses, et on voit le monde de manière fragmentée, sans percevoir Ce Qui unit toute chose (Ce Qui en fait un tout cohérent et articulé autour de son Principe Fondateur) ; soit on a La Conscience du Divin Qui pense et conçoit tous ces éléments du monde et en est Le Dénominateur Commun, et on ne voit que LUI en toute chose.
La conscience se joue au niveau de l’âme (Nafs), composée on le rappelle d’un Jinni Qarîn porteur du Shayt (l’agent du mal et de la corruption en l’homme), et d’un corps porteur de Ruh (l’agent muhammadien en l’homme qui le connecte à ALLAH ﷻ) ; et dans l’âme, la conscience séparative est celle du Jinni qui, sous l’influence du Shayt perturbateur, diviseur, voit les choses d’un point de vue terre à terre, matériel (souvent associé à une spiritualité de bas étage, faite de superstitions et de fausses divinités) ; et la conscience unitive est celle du corps — mais du corps dont Ruh est actif et éveillé, car un corps dont Ruh est éteint passe automatiquement sous le contrôle intégral du Qarîn et de son Shayt — qui voit les choses du Point de Vue Divin.
Et si, dans le l’âme, le Jinni a cette conscience séparative, c’est qu’il reçoit de plein fouet les sensations du corps et de la matière, et que, poussé par son Shayt, il prend et cultive ce qui l’en intéresse, et rejette ce qui lui en déplaît : il ne voit le monde matériel que sous l’aspect du Zîna (du décorum), et que de son point de vue étriqué, égocentré, et motivé par le seul intérêt personnel — ce qui le pousse bien évidemment à opérer un tri et une division dans sa perception du monde, sans avoir un seul instant la conscience du Divin Qui englobe tout (si ce n’est la conscience négative du Divin, qui consiste à ne voir dans Le Divin qu’un concept mais sans Y croire1) ; car, subjugué par les aspects les plus jouissifs du monde matériel, il n’a jamais eu l’intention d’y voir la Présence d’ALLAH ﷻ (quand bien même le message universel véhiculé par les quelque 124 000 envoyés — dont 313 messagers — lui serait parvenu, car il est dans le déni) : alors ALLAH ﷻ ne lui a pas donné l’ouverture, il n’a pas eu la conscience positive du Divin2, et le corps auquel il est adjoint, plutôt que de voir son Ruh activé, lui demeure soumis, avec pour conséquence son avilissement progressif (autrement dit, ALLAH ﷻ laisse le Jinni dégrader lentement l’outil susceptible de le mener à LUI, car il a délibérément choisi de LUI tourner le dos).
On a donc affaire à un Jinni qui n’a que la conscience du monde sensible, préoccupé de son seul corps et de ce monde auquel ce dernier introduit, sans même avoir une conscience développée de sa propre réalité spirituelle (de Jinni) et de cette autre réalité qu’est le Ghayb (dont il n’a généralement qu’une vague idée, ou une croyance fantasmée, déformée3), car ces réalités lui restent globalement voilées.
Mais le plus complexe, c’est que tous ces niveaux de conscience — que ce soit selon le sens commun, ou selon le sens du Tasawwuf — sont loin d’être tranchés (sauf dans certains cas particuliers), et s’entremêlent de façon trouble, formant une espèce de conscience mixte et disparate de l’ordre du brouillard, qui fait que la plupart des gens ne parviennent pas à un discernement parfait : c’est ainsi qu’on en trouve qui à la fois croient en ALLAH ﷻ et aux idoles (et c’était le cas des Quraysh), d’autres qui se disent à la fois très cartésiens et lisent l’horoscope, d’autres qui rejettent Le Divin mais croient à l’invisible ; et c’est ainsi que se manifeste le conflit intérieur, dans l’âme, entre le Shayt du Jinni et le Ruh du corps — Ruh qui le plus souvent n’est pas complètement fermé et laisse filtrer un peu de la lumière, que ce soit Celle d’ALLAH ﷻ ou celle de Muhammad ﷺ.
L’initié, lui, sait faire la part des choses : il sait reconnaître la conscience triviale de son Jinni qui se manifeste en son âme, et il sait si c’est via le Shayt ou via le proprium (il sait que telle tentation ou telle envie émane de son diable, et que telle émotion ou tel état relève de son caractère) ; il sait aussi reconnaître la conscience lumineuse de son corps via Ruh, et sait quand un acte d’adoration lui est physiologiquement inspiré par ce biais (et certains réveils spontanés dans le dernier tiers de la nuit sont de cet ordre, certaines larmes de piété sont de cet ordre, certaines tombées en prosternation sont de cet ordre, certains gestes instinctifs comme l’essuyage de la barbe sont de cet ordre…)4 ; il sait aussi que sa perception fine et claire de l’unité des mondes par Le Divin émane du Ruh de son corps, car en ouvrant le flux montant par lequel Son Serviteur LUI parle, ALLAH ﷻ a parallèlement introduit dans le flux descendant la pleine vision de Sa Présence, rendant Son Unicité immédiatement perceptible dans les sensations, dans les apparences.
L’âme est donc le siège d’une conscience multiple, fragmentée, et plutôt incompréhensible, dans ses manifestations contradictoires, pour les non initiés : c’est ainsi que peuvent s’exprimer tout à la fois, chez un même individu (mais à des moments différents), la conscience immédiate du monde matériel qui provient du Jinni, une conscience imparfaite du Ghayb qui provient encore du Jinni (lequel garde un souvenir lointain de son monde d’origine — le Malakut — au-delà du flux des sensations du corps et de la matière), et La Conscience du Divin Qui, provenant du Ruh du corps, peut Se manifester en actes d’adoration spontanés, par l’excellence du comportement, en lumière physique, ou en illumination de la parole…5
- Tout comme on connaît le concept du Père Noël sans pour autant y croire. ↩︎
- La conscience positive du Divin résulte de l’ouverture par ALLAH ﷻ du flux montant du canal muhammadien de Ruh, par lequel le serviteur non seulement croit en LUI (car cette croyance est bien le premier mouvement montant du cœur du serviteur vers son Créateur), mais encore LUI parle, L’invoque, L’évoque. ↩︎
- Cela se traduit par des superstitions et croyances comme l’astrologie, la voyance, les fantômes… — que les Jinn éthérés entretiennent et exploitent volontiers, car cela leur permet d’interagir avec le monde matériel en manipulant des naïfs ; et ils sont souvent aidés en cela par des sorciers parmi les hommes qui, en échange, recourent à leurs services, les Jinn étant pour eux de sérieux intermédiaires dans le Malakut où ils trament des affaires peu recommandables. ↩︎
- On sait pertinemment que certains actes d’adoration peuvent émaner du Shayt, motivés par l’ostentation ou relevant de l’hypocrisie pure et simple. ↩︎
- La conscience du Divin, quand on la porte, se manifeste aux autres par des signes extérieurs, elle est flagrante ; en soi et à soi-même (car la conscience, c’est aussi savoir qu’on sait), elle se manifeste par une vision unitive globale, des visions précises du Ghayb, de la science révélée (ʿIlm Al-Ladunni) — de la lumière. ↩︎

