بسم الله الرحمن الرحيم
Une des plus grandes exagérations du Tasawwuf est celle qui consiste à faire de chaque maître doté d’un peu de notoriété le meilleur, le plus grand, le pôle… — ce qui fait qu’on se retrouve avec un nombre incalculable de pôles.
Non seulement cette exagération contribue à banaliser le degré de pôle (et à discréditer le Tasawwuf), mais encore participe pleinement de cette fâcheuse tendance à idolâtrer les maîtres ; or, ils sont là pour rappeler ALLAH ﷻ, pas pour Le remplacer, Le supplanter, Le faire oublier derrière leur aura, derrière leur prestige ; et si pôle il y a, c’est Sayyidina Muhammad ﷺ ; quant-aux Shuyukh, ce ne sont que des serviteurs, et s’il existe bien une hiérarchie dans la Wilaya, elle est occulte, relève du secret, et le simple fait de désigner tel ou untel comme « le pôle » est une preuve d’ignorance — car les vrais connaissants du pôle s’empressent de taire son nom afin de le garder secret, et on serait surpris voire ébranlé si on connaissait la véritable hiérarchie.
Mais les hommes sont ainsi faits qu’ils inclinent à l’emphase, et ne peuvent s’empêcher d’embellir exagérément ce qu’ils aiment — car leur besoin naturel d’adorer (ils ont été créés pour ça) est toujours empressé, mal placé, et disproportionné : à la première occasion ils se mettent à idolâtrer sans discernement.
Et dès qu’ALLAH ﷻ expose à la lumière un de Ses Awliya pour battre le rappel vers LUI, ils ne peuvent s’empêcher de tomber en extase et de le vénérer, alors qu’ils méprisent leur prochain anonyme sans même se dire un instant qu’il pourrait très bien être un Bien-aimé d’ALLAH ﷻ — car on sait bien qu’il existe une multitude d’Awliya noyés dans la foule, qui ne sont pas moins remarquables que leurs homologues connus.
Et ils décernent à tout-va l’étiquette de « pôle de son temps » à celui qui retient leur attention et derrière lequel ils ont décidé de se ranger — car comme leurs âmes instigatrices ont décidé de le suivre, lui ont fait cet honneur, il mérite au moins la Qutbiyya — voire la Khatmiyya.
Et force est de constater que ces Awliya portés aux nues, souvent dépassés, se laissent soulever par cette vague qui les porte, et finissent par succomber — à leurs corps défendant — à cette préemption de leurs êtres.
Certes, cela fait partie du jeu, car ils doivent capter l’attention et concentrer les regards — et c’est pour cette raison qu’ALLAH ﷻ leur attribue des prodiges ; mais il suffit qu’on sache que ce sont des saints, et il n’est pas nécessaire pour cela de fantasmer leur degré et de faire de chacun d’eux le meilleur de tous : à entendre les disciples de chaque Tariqa, leur Shaykh est l’unique, le meilleur, le plus grand de tous les temps, et les autres ne sont que des ersatz quand ils ne sont pas des imposteurs.
Cela est non seulement grotesque, mais atteste encore du manque d’éducation de ces disciples — et ne plaide donc pas en faveur de celui qui est censé les éduquer dans l’excellence et l’humilité, et qui apparaît donc à travers eux comme un piètre éducateur de l’âme : car en le portant ainsi aux nues, c’est bien eux-mêmes qu’ils flattent, et en l’élevant au sommet de la sainteté, ça n’est rien d’autre que leurs ego qu’ils gonflent — car ils ne peuvent que s’enorgueillir d’être les disciples du « pôle des pôles ».
Quoiqu’il en soit, ces maîtres sont tous des enseignants ; à des degrés divers, certes, mais des enseignants ; et dire de chacun qu’il est le « pôle de son temps », c’est un peu comme dire de n’importe quel professeur de l’éducation nationale, au prétexte qu’on l’aime bien, qu’il est incontestablement le ministre de l’enseignement : c’est ridicule et absurde.





